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Juliette Savaëte
Artiste plasticienne et chercheuse indépendante en recherche-création
France
Publié le 2 novembre 2026 DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1503
Lorsque je cours, mon attention accompagne les manifestations de mon corps : les variations du souffle, les tensions musculaires, l ’apparition de la fatigue et les ajustements nécessaires à la poursuite du mouvement. Lorsque je dessine, cette relation se transforme. Alors même que mon corps demeure engagé dans l’activité graphique, certaines sensations cessent d’occuper une place identifiable dans mon expérience consciente. La faim, la fatigue ou les tensions musculaires peuvent rester inaperçues pendant le travail, puis se manifester avec une intensité parfois saisissante lorsque le geste s ’interrompt. Cette transformation ne résulte d’aucune intention. Je ne décide pas de détourner mon attention de mon corps et ne peux identifier le moment où certaines sensations deviennent moins accessibles. C’est en quittant le dessin que je découvre rétrospectivement ce qui échappait à mon attention pendant l’activité. À partir de cette expérience récurrente, cet article interroge les relations entre engagement attentionnel, immersion dans la pratique artistique et conscience corporelle. Il s ’inscrit dans une démarche de recherche-création fondée sur l’analyse réflexive de situations vécues dans ma pratique du dessin, mises en dialogue avec des travaux consacrés à l ’attention, à l’interoception, aux relations entre perception et action, ainsi qu ’aux phénomènes d’absorption cognitive. L’hypothèse examinée est qu’une attention intensément mobilisée par l’activité graphique pourrait modifier l’accès conscient à certaines informations corporelles, sans que leur traitement physiologique soit nécessairement interrompu. Cette hypothèse demeure exploratoire : l’expérience rapportée ne permet pas de distinguer une modification de l ’intensité des sensations d ’une modification de leur accessibilité consciente. L ’interruption du dessin constitue le principal repère d ’observation. Elle révèle un contraste entre l’expérience corporelle pendant l ’activité et celle qui lui succède. Ce décalage soulève également une difficulté méthodologique : comment observer une variation de conscience corporelle sans que l ’attention mobilisée pour l’étudier transforme le phénomène lui-même ? Cette recherche ne prétend ni établir un mécanisme causal ni généraliser une expérience individuelle. Elle propose de montrer comment une situation issue de la pratique artistique peut faire émerger un problème scientifique concernant les relations entre attention, geste créateur et perception du corps.
When I run, my attention accompanies the manifestations of my body: changes in breathing, muscular tension, the onset of fatigue, and the adjustments required to sustain movement. When I draw, this relationship changes. Although my body remains fully engaged in drawing, certain sensations cease to occupy an identifiable place in my conscious experience. Hunger, fatigue, and muscular tension may go unnoticed during the activity, only to become perceptible, sometimes with striking intensity, when drawing stops. This change is neither intentional nor deliberate. I do not decide to divert my attention away from my body, nor can I identify the moment at which certain sensations become less accessible. It is only upon leaving the drawing activity that I retrospectively become aware of what had escaped my attention. Drawing on this recurrent experience, this article examines the relationships between attentional engagement, immersion in artistic practice, and bodily awareness. It adopts a practice-based artistic research approach grounded in the reflective analysis of situations experienced during my drawing practice, brought into dialogue with research on attention, interoception, perception and action, and cognitive absorption. The hypothesis explored is that intense attentional engagement in drawing may alter conscious access to certain bodily signals without necessarily interrupting their physiological processing. This hypothesis remains exploratory: the reported experience does not make it possible to distinguish a change in the intensity of sensations from a change in their conscious accessibility. The interruption of drawing provides the principal point of observation. It reveals a contrast between bodily experience during the activity and the experience that follows it. This temporal discrepancy also raises a methodological difficulty: how can a variation in bodily awareness be observed without the attention required for its observation altering the phenomenon itself? This research does not claim to establish a causal mechanism or to generalize from an individual experience. Rather, it seeks to demonstrate how a situation arising from artistic practice can generate a scientific question concerning the relationships between attention, creative gesture, and bodily perception.
Dessin recherche-création attention conscience corporelle interoception absorption cognitive perception et action
drawing practice-based artistic research attention bodily awareness interoception cognitive absorption perception and action